Cessons de dire «je ne fais rien». Le « prendre soin » en période de pandémie*
Ianire Estébanez - Psychologue féministe
Je passe mes journées à ne rien faire !
Vous dites-vous, pendant que vous êtes confinée dans votre maison sans sortir, à cause d’une pandémie mondiale qui effraie votre corps.
Et c’est que le corps (l’émotion) est comme ça. Il a son rythme.
L’émotion n’est pas plus lente, comme le pensent beaucoup, elle a un rythme différent de celui du rationnel. Elle est différente.
Donc, peut-être qu’aujourd’hui, à 15 jours du confinement (en Espagne), vous avez compris pourquoi vous restez à la maison ces jours-ci afin que le virus ne continue pas à se propager exponentiellement. Ou peut-être pas encore.
Quoi qu’il en soit, votre corps l’imagine peut-être encore. Il peut s’en prendre aux gens, sentir de la colère, se sentir prisonnier et triste, être tachycardiaque et anxieux, craintif et effrayé, à la recherche d’une issue, étrange, ne vous laisse pas dormir, ne vous permet pas de vous concentrer, vous emmène vers l’hyperactivité. Il est possible de répondre à nos émotions de bien des façons. Ne cherchez pas un règlement, n’écoutez pas les gourous qui vous disent qu’il y a un moyen de réagir. Parce que tous les personnes sont différentes et que leurs corps le sont aussi.
S’il y a une preuve dans ce confinement, c’est que nos corps savent.
Que vous souhaitez travailler un matin et que vous n’arriviez à vous concentrer que trois minutes. Que vous ayez l’intention de lire ce livre, et que le maximum que vous arrivez à lire sont les échanges sur 30 groupes de Whatsapp
Je ne parle pas seulement de ceux qui s’occupent des autres, qui ont des enfants, qui passent leur temps à travailler sur quelque chose d’essentiel. Non. Je parle aussi de vous, qui avez le privilège d’avoir une maison dans laquelle vous pouvez vous confiner, vous avez toute la journée devant vous et vous avez des attentes et des listes de choses à faire que vous n’arrivez pas faire chaque jour.
A cette époque où le corps commande, l’important serait de lui donner ce qu’il nous demande.
Repos, soin, affection, lâcher prise, ne rien faire.
Cependant, nous avons tellement instauré, dans notre façon de fonctionner, la logique capitaliste de la production au-dessus des soins, que même à l’époque où nous vivons, où les soins sont prioritaires, nous sommes souvent incapables de prendre soin de nous-mêmes.
Parce qu’à chaque fois que vous vous dites «je n’ai rien fait», que vous l’ignoriez ou pas, vous vous faites du mal.
Vous vous évaluez par rapport à votre productivité.
Pendant une période où il ne peut y avoir de productivité.
Pendant laquelle le système continue de nous imposer la productivité.
Mais il n’y en a pas.
Parce qu’on prend soin l’un de l’autre pour survivre.
Et le soin, hélas, en voici la clé, ce sont toutes ces choses que nous appelons souvent «rien».
Notre logique, et notre langage, appris dans ce système de productivité, dans lequel faire quelque chose est toujours lié à produire, nous pousse à maltraiter toutes ces choses qui sont vitales de nos jours, ce que nous appelons « rien ».
Se lever du lit
Se laver
Se peigner
Préparer le petit déjeuner
Faire le ménage
Se souvenir de demander à la voisine si ça va
Hydrater les mains qui commencent à s’assécher à force de lavages
Débarrasser la table
Faire la vaisselle
Faire des étirements pour soulager le dos
Il est possible qu’à ce niveau de la liste vous soyez en train de vous dire que je divague.
C’est normal.
Désapprendre un logique systémique, c’est cela.
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* Traduction en français de l’article en espagnol http://ianireestebanez.com/dejemos-de-decir-no-estoy-haciendo-nada-los-cuidados-en-tiempos-de-pandemia
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